Traduction Juridique

Quand Deux Textes Juridiques Existent, Lequel Fait Foi ?

Un document juridique peut exister en deux langues sans que les deux versions aient exactement le même statut légal. Cela peut sembler une distinction technique. En pratique, cela peut devenir une question d'interprétation juridique importante.

Deux documents juridiques de part et d'autre d'une balance équilibrée, représentant la question de savoir quelle version linguistique fait foi juridiquement

Lorsqu'une législation, un jugement, un traité, ou un autre instrument juridique est disponible en plusieurs langues, il est naturel de considérer une version comme l'originale et l'autre comme sa traduction.

Mais cette hypothèse n'est pas toujours exacte.

Dans certains systèmes juridiques, les deux versions linguistiques font également foi. Dans d'autres, une version peut être désignée comme le texte authentique ou faisant foi.

Pour un traducteur juridique, cette distinction est fondamentale.

Officiel ne Signifie Pas Toujours Faisant Foi

La Cour Internationale de Justice en offre un exemple particulièrement clair.

Les langues officielles de la Cour sont l'anglais et le français. En vertu de l'article 39 du Statut, lorsque les parties conviennent que la procédure se déroulera entièrement dans l'une de ces langues, l'arrêt est rendu dans cette langue. En l'absence d'accord et lorsque l'arrêt est rendu en anglais et en français à la fois, la Cour détermine quel texte fait foi.

Le Règlement de la Cour va plus loin. L'article 96 prévoit que lorsque la procédure s'est déroulée dans une seule langue officielle et que l'arrêt est rendu dans cette langue, le texte dans cette langue est le texte faisant foi. L'arrêt lui-même identifie également le texte faisant foi.

Ainsi, deux versions peuvent exister, toutes deux publiées par la même juridiction internationale, alors qu'une seule est juridiquement désignée comme le texte faisant foi.

Cela dépasse la simple question de traduction. C'est une question de statut juridique.

Un Autre Système Juridique Peut Adopter l'Approche Inverse

Le Canada offre un contraste intéressant.

La législation fédérale canadienne est adoptée en anglais et en français, et les deux versions linguistiques ne sont pas traitées comme un texte original et une traduction.

En vertu de l'article 18 de la Charte canadienne des droits et libertés, les lois et les archives fédérales doivent être publiées en anglais et en français, et les deux versions font également foi. La Loi fédérale sur les langues officielles prévoit de même que les documents couverts par ses exigences de publication bilingue doivent être rédigés, adoptés, imprimés, publiés ou déposés simultanément dans les deux langues, les deux versions faisant également foi.

Le ministère de la Justice du Canada appelle cela la règle de l'égale autorité (equal authenticity rule).

Cela signifie qu'un tribunal canadien interprétant une loi fédérale bilingue ne peut pas simplement présumer qu'une langue est l'original et l'autre une traduction. Les deux versions font partie de la loi et doivent être considérées ensemble.

Cela crée une relation très différente entre droit et traduction. Dans un système, la question centrale peut être : quelle langue fait foi ? Dans un autre, la question peut être : comment deux versions linguistiques également authentiques doivent-elles être interprétées ensemble ?

Les Traités Ajoutent une Autre Dimension

Les traités internationaux introduisent encore une autre possibilité.

Les travaux de la Commission du droit international sur l'interprétation des traités reconnaissent que lorsqu'un traité a été authentifié en deux langues ou plus, les textes font généralement également foi, sauf si le traité lui-même prévoit, ou si les parties conviennent, qu'un texte prévaudra en cas de divergence.

Cette distinction est importante car un instrument juridique multilingue n'a pas nécessairement un modèle de traduction universel. L'instrument juridique lui-même peut déterminer le statut de ses versions linguistiques.

C'est pourquoi la première question pour un traducteur ne devrait pas toujours être : « Quelle est la meilleure traduction ? » Parfois, la première question devrait être : « Quel est le statut juridique du texte que je traduis ? »

Pourquoi Cela Importe pour les Traducteurs Juridiques

Cette distinction change la tâche du traducteur.

Supposons qu'un document contienne un concept juridique qui n'a pas d'équivalent exact dans une autre langue. Un traducteur peut être tenté de se concentrer entièrement sur la terminologie : trouver l'expression la plus proche, vérifier le dictionnaire, comparer les traductions précédentes, et rendre la phrase naturelle.

Ces étapes sont importantes. Mais elles ne suffisent pas nécessairement.

Le traducteur doit également comprendre la relation juridique entre les deux textes. La version traduite est-elle destinée à reproduire un texte juridique faisant foi ? S'agit-il d'une version officielle ? Est-elle fournie uniquement à titre informatif ? Les deux versions linguistiques font-elles également foi ? Une langue est-elle expressément désignée comme authentique ?

Ces questions peuvent influencer la manière d'aborder une traduction et, plus important encore, la manière dont le texte final doit être compris par ses utilisateurs.

Exactitude et Autorité ne Sont Pas la Même Chose

Cela conduit à une distinction que l'on néglige facilement.

Une traduction peut être exacte sans pour autant devenir un texte faisant foi. De même, deux textes peuvent tous deux faire foi même si des différences dans leur formulation peuvent nécessiter une interprétation judiciaire attentive.

Le modèle canadien illustre la seconde situation. Le modèle de la CIJ peut illustrer la première.

Dans les deux cas, l'exactitude linguistique reste essentielle. Mais l'exactitude linguistique ne détermine pas à elle seule le statut juridique d'un texte.

L'autorité vient du système juridique.

C'est pourquoi la traduction juridique ne peut pas être entièrement séparée de l'interprétation juridique et des institutions juridiques. Le traducteur travaille avec les mots. Le droit détermine le statut de ces mots.

La Vraie Difficulté N'est Pas Toujours de Trouver l'Équivalent

C'est l'une des raisons pour lesquelles la traduction juridique diffère de la traduction ordinaire.

Dans la traduction ordinaire, l'objectif peut être de communiquer le sens d'un texte de manière naturelle et exacte dans une autre langue.

Dans la traduction juridique, le traducteur peut également devoir préserver des concepts propres à un système juridique particulier, une terminologie porteuse de conséquences juridiques établies, et des distinctions entre des textes ayant des statuts juridiques différents.

Parfois, la question la plus importante n'est pas de savoir si deux phrases se ressemblent, mais si elles occupent la même position au sein du système juridique.

C'est un problème bien plus difficile. Et cela explique pourquoi une traduction juridiquement rigoureuse exige davantage qu'une simple aisance linguistique.

Une Dernière Distinction

Lorsque les juristes travaillent avec des textes juridiques multilingues, il est tentant de penser en termes d'« original » et de « traduction ».

Mais le droit n'utilise pas toujours ce modèle. Parfois, il existe une seule langue faisant foi. Parfois, plusieurs langues font également foi. Parfois, l'instrument juridique lui-même détermine quel texte prévaut en cas de divergence.

Le traducteur doit donc savoir non seulement ce que les mots signifient, mais aussi quel statut juridique ces mots possèdent.

Cette distinction peut être invisible pour un lecteur. En matière juridique, elle peut être déterminante.

Sources

  • Cour Internationale de Justice, Statut de la Cour, article 39. icj-cij.org/statute
  • Cour Internationale de Justice, Règlement de la Cour, articles 95–96. icj-cij.org/rules
  • Loi constitutionnelle de 1982, Charte canadienne des droits et libertés, article 18.
  • Gouvernement du Canada, Loi sur les langues officielles, article 13.
  • Commission du droit international, travaux sur le droit des traités et l'interprétation des traités multilingues.